Même si Saguenay a reçu l’ordre de retirer son crucifix, Montréal gardera celui qui orne l’enceinte de son conseil municipal. Tant au sein du parti du maire Gérald Tremblay que du côté de l’opposition, on refuse de se lancer dans un débat «qui crée la dissension».

 

Marvin Rotrand, leader du parti Union Montréal, majoritaire au conseil, admet cependant ressentir un malaise devant ce «gigantesque» crucifix. «Mais je ne soulèverai pas cette question, a-t-il annoncé à La Presse. Je sais que les élus ne veulent pas de ce débat, ils le trouvent secondaire, divisif.»

 

Une fois n’est pas coutume: cette opinion est partagée par la chef de l’opposition, Louise Harel, qui estime que la présence de ce symbole religieux est «un accommodement raisonnable» tout à fait justifié.

 

La semaine dernière, la Ville de Saguenay s’est vu ordonner par le Tribunal des droits de la personne de cesser la récitation d’une prière catholique avant les assemblées, et de retirer le crucifix et la statue du Sacré-Coeur dans la salle. Le maire Jean Tremblay a annoncé qu’il portait cette décision en appel et a sollicité l’appui financier des citoyens.

 

À Montréal, la prière a été abolie dès 1987, à la suite de la plainte d’un citoyen auprès de la Commission des droits de la personne. La décision ne concernait pas le crucifix, qui aurait été installé sur le mur sud de l’enceinte du conseil en 1954, sous le premier mandat de Jean Drapeau.

 

En 2002, le conseiller Marvin Rotrand, alors responsable de la démocratie au sein du parti du maire nouvellement élu Gérald Tremblay, avait lancé un mouvement pour retirer ce crucifix. Il a expliqué hier avoir été sollicité par des citoyens «mal à l’aise» avec la présence de cet objet. «Juste le fait d’avoir soulevé cette question a fait de moi l’ennemi numéro un des vieilles madames habitant au Saguenay! se rappelle-t-il en riant. J’ai été débordé d’appels de gens qui essayaient de me vendre la salade que le crucifix n’est pas un symbole religieux, qu’il est complètement culturel.»

 

Le débat a suscité de la dissension au sein même du parti du maire. Même s’ils étaient eux aussi opposés à la présence du crucifix, des conseillers ont demandé à M. Rotrand de laisser tomber cette croisade, «parce qu’il ne fallait pas diviser la population avec ça». En mai 2002, le président du conseil, Marcel Parent, a décidé de reporter sine die le débat sur la question.

 

 

Un effet d’entraînement

 

La chef de l’opposition, Louise Harel, estime quant à elle que le crucifix n’a rien d’ostentatoire, la plupart des Montréalais ignorant même son existence. «À la différence du Saguenay, il n’y a pas de statue du Sacré-Coeur, ni de statue de la Vierge Marie dans l’enceinte du conseil. À dire vrai, c’est votre appel qui m’a fait réaliser qu’il y avait un crucifix. Ma foi, je trouve que c’est un accommodement raisonnable qu’il demeure là où il est.»

 

Au Mouvement laïque québécois, une des parties qui poursuivait la Ville de Saguenay, on précise que le récent jugement n’a pas encore pris effet, une autorisation d’interjeter appel étant toujours possible. «On n’a pas l’intention, nous, d’intervenir à l’hôtel de ville de Montréal, dit Marie-Michèle Poisson, présidente. Mais ça ne me surprendrait pas que des citoyens prennent l’initiative, que ce soient des plaintes spontanées comme ça se passe dans la plupart des cas.»

 

Plutôt que de multiplier les recours devant les tribunaux, Mme Poisson souhaite que les municipalités «prennent bonne note» de la plus récente décision et retirent d’elles-mêmes les symboles religieux.

 

 

Karim Benessaieh
La Presse

 

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Les symboles religieux sont-ils contraignants?

Patrice Garant, Professeur de droit public, Le Quotidien, 17 février 2011

 

Depuis le jugement du Tribunal des droits de la personne dans l’affaire de la prière et du crucifix à Ville de Saguenay, certains parlent (maintenant) de méli-mélo ou d’incohérence. Cette situation n’est pas sans rapport avec la croisade que poursuit sur toutes les tribunes le Mouvement laïque québécois pour la laïcisation intégrale de la société.

 

Au moment où le tribunal interdit la prière et le crucifix à l’hôtel de ville, afin de respecter la liberté de conscience des non-croyants, l’Assemblée nationale interdit le port du kirpan à restreignant ainsi la liberté religieuse des sikhs fondamentalistes… En 2008, cette même Assemblée décidait à l’unanimité de maintenir le crucifix en évidence au Salon bleu, position aujourd’hui inchangée.

 

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